Textes

Restant figée là, sur le trottoir, elle attendait le moment opportun, peu importe le temps que ça prendrait. Elle pouvait voir les fleurs posées sur la haie juste en face, si inoffensives et pourtant si effrayantes par leur disposition presque trop régulière. Elle pouvait entendre une voiture au loin, et le son s'approchait lentement, puis la lumière des phares inonda la chaussée, et disparut subrepticement dans un silence étouffant, comme si ça n'avait été qu'un flash mémoriel totalement fortuit.
Ça y est, elle commença à bouger, d'abord un petit orteil puis le pied tout entier, entraînant sa jambe droite jusqu'à la chaussée. Elle avançait maintenant à petits pas, timidement, traversant la rue sans même regarder si une autre voiture arrivait, à vrai dire ça ne l'effrayait pas du tout, non, rien du décor extérieur ne lui faisait peur à cet instant, comme si rien n'était vraiment là, comme si tout était devenu irréel à l'exception de ce petit portail enclavé dans la haie fleurie, droit devant ses yeux, et peut-être que même cela ne lui semblait pas vrai, peut-être que la seule chose qui pouvait lui sembler incontestable était l'action, ou plutôt l'attente de celle-ci en dépit du décor dans lequel elle se déroulait, c'est pour cette raison qu'elle avait peur et pour rien d'autre.
Scène au ralenti. Elle avançait toujours en silence avec effroi et curiosité, de tout petits pas hésitants, laborieux mais réguliers, comme un jouet ou une marionnette dont on aurait oublié de remonter la mécanique jusqu'au bout. Puis elle s'arrêtait, tout au moins dans sa tête, et elle semblait rester là éternellement, toute tremblante de l'intérieur, comme encastrée dans cet interstice, entre la vision déjà passée du trottoir derrière elle et ce petit portail qui cachait un futur décisif et pourtant incertain. Puis de nouveau ces petits pas :
Tic tac tic tac tic tac tic tac. Elle se remémorait cet instant improbable. Tic tac tic tac. Elle l'avait rencontrée la semaine dernière dans la cour de récré. Tic tac tic. Elle était dans la classe d'à côté. Tac tic tac. Elle n'aurait jamais pensé que celle-ci lui dise ne serait-ce qu'un mot. Tic tac tic tac. Et l'autre l'avait invitée à venir dans sa maison, un soir dans la semaine, quand ses parents ne seraient pas là. Tic tac tic tac tic tac tic tac. Son cœur s'était mis à battre plus fort qu'habituellement. Tic tac tic tac. Et il battait toujours aussi fort à cet instant précis. Tic tac tic tac. Et la revoilà qui bougeait les pieds comme un jouet pour enfants, plongée dans le vide incertain d'une banlieue lambda. Et elle se dit alors :
« Non c'est pas possible, j'ai pas rêvée ? »

« J'ai vu la cour derrière la grande haie, la petite table en plastoc sur la terrasse, et la pelouse elle était tout juste tondue, ça sentait l'herbe fraîche et l'essence de la tondeuse, et il y avait une petite allée en graviers blancs posée dessus, sur la pelouse je veux dire, pas sur la tondeuse, et la maison elle était au bout de l'allée en graviers, un enfant il jouait au ballon dans l'obscurité, y avait pas de lumière, c'était bizarre mais le ballon il résonnait dans ma tête. Et ses parents, je crois que c'étaient ses parents, ils traînaient devant la télé à l'intérieur de la maison, et il y avait une musique en boucle, ça me faisait peur, je crois que son papa il m'aurait pas aimé me voir ici. Et il y avait aussi cette fille qui restait au milieu de sa chambre, toute blasée de la vie, ou bloquée je sais pas pourquoi, ou peut-être qu'elle voulait pas faire ses cours pour le lendemain alors elle faisait rien que rester là au milieu de sa chambre, et puis dehors en fait il y avait un autre petit garçon, son frère peut-être, lui il écrasait les fourmis qui traversaient la petite allée, je l'aimais pas, je l'aime toujours pas d'ailleurs, pauvres fourmis. Mais elles s'en foutaient, elles grimpaient le long du mur de la maison pendant que les parents ils regardaient toujours leur film à la con. Et la lumière bleue de l'écran elle scintillait par la fenêtre, je le sais parce que je l'ai vue, et les câbles électriques ils grésillaient aussi, on entendait une mélodie ringarde derrière la haie ou par la fenêtre, et ça me faisait toujours peur parce que ça allait arriver, je sais pas quoi... »

«... mais non, en fait maintenant je sais. Parce qu'en fait le soir les gens ils ont l'air anesthésiés. Non c'est sûr, personne ne m'attendait là, c'est juste que j'avais peur que ce soit vrai ou faux ou autre chose. »




 




Hôtel parallèle
- cet endroit me                    
                    paraît irréel.

 

Chambre 232. Des chiffres en plastique imitation métal, une porte en faux bois de chêne massif. On la pousse et ça grince comme dans un film. L'odeur est mitigée, ça sent à la fois le neuf et le vieux. Une simple pression sur un bouton et une lampe vient remplir la pièce d’une lumière jaune et sombre. La moquette transpire les âmes déjà passées par là.
Bienvenue chez personne.
C'est certain, la nuit sera courte mais paraîtra longue, quand on attend que tout le monde dorme c’est toujours comme ça. Pendant que lui se tape une pute dans un hôtel miteux parisien, et qu'elle, dans un tout autre endroit similaire, s'emmerde à n'en plus finir en regardant la vue sur la ville, j'allume une cigarette.
Le son des voitures résonne toujours dans ma tête ; où vont ces gens ? Sur une plaque en verre il est inscrit INTERDICTION DE FUMER, à côté d’un logo pour le moins explicite. Tant pis, ça sentait déjà la clope quand je suis arrivé. Pendant que la batterie de son téléphone se recharge lentement et que la télévision diffuse un film à l'eau de rose, ici, des fleurs en plastique semblent bouger dans la lumière, et dans l'autre chambre, la climatisation congèle totalement la pièce. « Cet endroit me fait peur », dit-elle en grelottant.
La fenêtre ne s'ouvre qu'à moitié, suffisamment pour souffler la fumée d'une Morley Gold. Maintenant le bruit du vide à l'extérieur ; une lumière bleue scintille dans une boîte fermée. Tous ces gens sont bloqués entre quatre murs.
Lui là-bas, qui balade une fille dans une forêt. « Ce n'est plus très loin » lui promet-il. Foutaise, il n’y a sûrement rien au bout du chemin. Pourtant, elle le suit. Ils avancent dans la nuit, aucune lumière au loin, les arbres sont disposés devant un rideau de nuit noire. Il va se passer quelque chose c’est certain, une prévision inattendue venue du ciel. Les scintillements d'une lumière blafarde pour le moins étrange s’affolent soudain pour laisser entrevoir les petits sapins dessinés sur la tapisserie bon marché. Et la cigarette est déjà à moitié consumée.
Je l'entends déjà dire d'un ton affligé « en fait, tu ne donnes que ta version de la réalité ». Probablement. Mais les autres dans tout ça ? Ils en pensent quoi ? Dans une chambre voisine, un couple de japonais est affalé sur un lit, des écouteurs vissés dans les oreilles, des magazines dispersés sur le sol ; ils ne cherchent même plus à discuter, ni à rien d’autre de plus excitant d’ailleurs. Il est sûrement trop tard. Et juste derrière leur porte, un groom roupille peut-être, échoué sur une chaise en plein milieu du couloir.
De la cendre tombe lentement sur le sol.
Des gobelets en plastique invitent à consommer l’eau du robinet. Quelqu'un crache ses tripes dans la salle de bain de l'autre côté. Un goût de terre et de javel. Travelling avant jusqu'à la commode : autant taper dans le minibar avant d'atteindre le stade du mégot écrasé. Les murs sont maintenant verts, il y a des trous de cigarette dans la moquette et des auréoles peu glorieuses tout autour de la pièce.
Plus aucun dialogue aux alentours, juste des soupirs, des respirations parfois calmes, souvent frénétiques. De temps en temps, des ronflements derrière une porte, ou le bruit de la clim, va savoir. Je m'allonge un moment et les murs bougent lentement. Le plateau est pourtant statique ; « il paraît irréel » dit-elle. C'est comme une boîte imaginaire, une pièce influencée par des images autrefois mouvantes. Elle jette un regard inattentif sur l'ensemble de la pièce ; la lumière passe du bleu étrange au jaune réconfortant pendant qu'une voix d'homme et des bruits de tirs retentissent, pendant qu'elle crie à en perdre la voix. J’attends. Il n’y a rien. Rien de l'autre côté, rien ensuite, peut-être même rien pendant ; ils n'arrêtent pas de simuler. Et tandis que je scrute les murs, le temps paraît s'arrêter.
Ma clope me brûle les doigts.


 

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