Textes

Hôtel parallèle
- cet endroit me                    
                    paraît irréel.

 

Chambre 232. Des chiffres en plastique imitation métal, une porte en faux bois de chêne massif. On la pousse et ça grince comme dans un film. L'odeur est mitigée, ça sent à la fois le neuf et le vieux. Une simple pression sur un bouton et une lampe vient remplir la pièce d’une lumière jaune et sombre. La moquette transpire les âmes déjà passées par là.
Bienvenue chez personne.
C'est certain, la nuit sera courte mais paraîtra longue, quand on attend que tout le monde dorme c’est toujours comme ça. Pendant que lui se tape une pute dans un hôtel miteux parisien, et qu'elle, dans un tout autre endroit similaire, s'emmerde à n'en plus finir en regardant la vue sur la ville, j'allume une cigarette.
Le son des voitures résonne toujours dans ma tête ; où vont ces gens ? Sur une plaque en verre il est inscrit INTERDICTION DE FUMER, à côté d’un logo pour le moins explicite. Tant pis, ça sentait déjà la clope quand je suis arrivé. Pendant que la batterie de son téléphone se recharge lentement et que la télévision diffuse un film à l'eau de rose, ici, des fleurs en plastique semblent bouger dans la lumière, et dans l'autre chambre, la climatisation congèle totalement la pièce. « Cet endroit me fait peur », dit-elle en grelottant.
La fenêtre ne s'ouvre qu'à moitié, suffisamment pour souffler la fumée d'une Morley Gold. Maintenant le bruit du vide à l'extérieur ; une lumière bleue scintille dans une boîte fermée. Tous ces gens sont bloqués entre quatre murs.
Lui là-bas, qui balade une fille dans une forêt. « Ce n'est plus très loin » lui promet-il. Foutaise, il n’y a sûrement rien au bout du chemin. Pourtant, elle le suit. Ils avancent dans la nuit, aucune lumière au loin, les arbres sont disposés devant un rideau de nuit noire. Il va se passer quelque chose c’est certain, une prévision inattendue venue du ciel. Les scintillements d'une lumière blafarde pour le moins étrange s’affolent soudain pour laisser entrevoir les petits sapins dessinés sur la tapisserie bon marché. Et la cigarette est déjà à moitié consumée.
Je l'entends déjà dire d'un ton affligé « en fait, tu ne donnes que ta version de la réalité ». Probablement. Mais les autres dans tout ça ? Ils en pensent quoi ? Dans une chambre voisine, un couple de japonais est affalé sur un lit, des écouteurs vissés dans les oreilles, des magazines dispersés sur le sol ; ils ne cherchent même plus à discuter, ni à rien d’autre de plus excitant d’ailleurs. Il est sûrement trop tard. Et juste derrière leur porte, un groom roupille peut-être, échoué sur une chaise en plein milieu du couloir.
De la cendre tombe lentement sur le sol.
Des gobelets en plastique invitent à consommer l’eau du robinet. Quelqu'un crache ses tripes dans la salle de bain de l'autre côté. Un goût de terre et de javel. Travelling avant jusqu'à la commode : autant taper dans le minibar avant d'atteindre le stade du mégot écrasé. Les murs sont maintenant verts, il y a des trous de cigarette dans la moquette et des auréoles peu glorieuses tout autour de la pièce.
Plus aucun dialogue aux alentours, juste des soupirs, des respirations parfois calmes, souvent frénétiques. De temps en temps, des ronflements derrière une porte, ou le bruit de la clim, va savoir. Je m'allonge un moment et les murs bougent lentement. Le plateau est pourtant statique ; « il paraît irréel » dit-elle. C'est comme une boîte imaginaire, une pièce influencée par des images autrefois mouvantes. Elle jette un regard inattentif sur l'ensemble de la pièce ; la lumière passe du bleu étrange au jaune réconfortant pendant qu'une voix d'homme et des bruits de tirs retentissent, pendant qu'elle crie à en perdre la voix. J’attends. Il n’y a rien. Rien de l'autre côté, rien ensuite, peut-être même rien pendant ; ils n'arrêtent pas de simuler. Et tandis que je scrute les murs, le temps paraît s'arrêter.
Ma clope me brûle les doigts.


 



Un lendemain de 14 juillet
ou l'histoire du gros con qui sommeille en moi.


20h27.
Voilà maintenant 13h que je suis enfermé dans mon salon, le cul posé sur un vieux fauteuil en cuir craquelé, j'ai l'impression de me fusionner avec le parquet à mes pieds. Là, je me remémore tout ce que j'ai pu voir dans ces écrans, ce que j'ai pu entendre à la radio ou lire dans tel ou tel article plus ou moins douteux sur internet. Une impacte de balle sur le mur d'une ville de l'autre côté de la planète, des retentissements violents qui résonnent encore dans ma tête, des fictions que certains m'ont enfoncé dans le crâne à l'aide d'une aiguille passant à travers mon œil. Ça pique un peu mais on s'y habitue. Je crois qu'en fait tout cela est vrai, même s'il y a bel et bien une différence entre croire et savoir, j'ai le sentiment que le mur que j'ai vu sur cet écran l'autre jour se rapproche petit à petit, ces bruits violents ont étés entendus non loin d'ici, je le sais maintenant.

21h43.
Voilà maintenant plus d'une heure que les balles sifflent et tournent en rond comme des électrons dans ma boite crânienne, il y a des gens qui crient dans la rue, l'ambiance commence à devenir pesante, l'atmosphère est gorgée de fumée, de méthane et de poussière invisible à l’œil nu, je ne vois rien de tout ça mais je le sais, ça me fait suffoquer. Un bruit d'aspirateur au loin, un bébé qui pleure derrière un mur, chez les voisins que je n'ai jamais vu, une fille qui bêle dans une rue non loin d'ici, je ne saurais dire laquelle. Crescendo anxiogène jusqu'à 22h et des poussières, un bruit sourd résonne dans toute la ville. Une balle qui siffle de nouveau, puis deux, puis trois... ça n'en fini plus, mon esprit commence à s'échapper de mon propre corps, plus rien ne m'appartient – en admettant l'hypothèse que quelque chose m'ait déjà appartenu auparavant. Mes jambes se mettent à trembler au bout du quarante troisième coup de fusil, ça y est, le moment tant redouté par tout un chacun arrive enfin, tirs réguliers dans une foule en panique, uzis, ak47 et autre artillerie de contrebande entre les mains de personnes inconscientes, ils nous volent notre vie, notre pays, notre ville, tout va finir par brûler, je le savais depuis un moment, je l'avais vu dans un teaser à la télé, à l'heure des actualités.

23h16.
Je n'ose pas bouger de mon fauteuil, je crois que j'en serais d'ailleurs incapable, mon cul commence à craqueler comme le cuir où je suis assis, mon corps s'ébranle sous les retentissements ambiants, je ne sens plus mes mains. De là où je suis, j'arrive quand même à voir le ciel à travers la fenêtre entrouverte, il change de couleurs seconde après seconde, les bâtiments brûlent autour de moi même si je ne les vois pas. Putain de guerre. Putain de révolution. Putain de grand remplacement. Putain d'étrangers. J’entends encore ce bébé pleurer, il n'est plus derrière le mur comme tout à l'heure mais dans une ruelle, étalée sur le trottoir une maman la gueule ouverte allongée à ses côtés, du sang se répandant sur le bitume et coulant jusqu'à la première bouche d'égout. La couleur du ciel change continuellement, passant du bleu au rouge comme une peinture évolutive, des tubes de gouache jouissant à tout-va et expulsant leurs semences de pigments divers et variés. J'ai envie de vomir, ces couleurs me dégoûtent, elles sont trop différentes de ce que j'ai l'habitude de voir pour pouvoir les accepter.

1h42 du matin.
Je voudrais sortir et tirer dans le tas à mon tour mais je n'en ai pas la force, sans doute trop lâche pour faire quoi que ce soit de ce genre, je décide de noyer mes peurs stagnantes dans l'alcool. Romantisme peu à peu oublié. Anesthésie générale...

10h.
Lendemain qui chante d'une voix dissonante, sirène de pompiers dans les rues de la ville. J'ai la gueule de bois et les yeux collés par la fatigue, en les ouvrant légèrement je découvre qu'il n'y a d’impacts de balles que dans mes rêves passés, la seule chose présente sur ces murs semble être du vomi coulant encore à l'heure qu'il est, la lumière du soleil venant taper sur cette surface moite, créant de nouvelles couleurs que je n'aurais pu voir auparavant, j’apprends à les accepter, comme quoi la différence peut sortir de son propre corps, une création immonde et pourtant bien plus réelle que tout ce qu'on aurait pu voir dans ces écrans, tout ce qu'on aurait pu entendre sortant de ces postes de radio, tout ce qu'on aurait pu lire sur les murs virtuels et labyrinthiques d'internet.

Nous sommes aujourd'hui le 15 juillet, un homme s'est enfermé volontairement dans une prison dont personne n'a ouvert les portes. Hier, personne n'a pu le libérer vu que le seul à en posséder les clefs est encore assis sur ce fauteuil à l'heure qu'il est, restant là sans rien dire, la bouche ouverte, un filet de bave dégoulinant sur sa chemise froissée, le corps raidi par la peur du lendemain et par la crainte d'un autre monde qu'il ne saurait accepter.

Hier soir à 22h et quelques, un 14 juillet d'une année incertaine, j'ai pu voir le feu d'artifice d'un nouvel œil.

Dans la nuit j'ai entendu leurs cris et sifflements avec une oreille qui aurait pu être celle de quelqu'un d'autre.

Aujourd'hui j'ai le nez dans ma propre souillure et je réalise que le seul trou de balle sur le mur est visible dans le miroir de ma salle de bain. Étranger parmi tant d'autres.



 



Nuit Arlésienne

J'ai envie de vous raconter une histoire qui m'est arrivée il y a peu, une histoire qui n'a pas encore commencé et qui a de ce fait un début potentiel, mais probablement aucune fin. Je l'avais évoquée précédemment sous la forme d'une introduction pleine de brebis galeuses et de photographes perdus. Il s'agit évidemment d'une histoire aussi vraie qu'une photographie du réel, influencée par un Trouble Collectif certain et des images plein la tête et plein les murs...

– Générique imaginaire et musique calamiteuse –

Nous sommes le premier jeudi du mois de juillet 2018 en plein cœur de Arles, une silhouette déambule dans la rue, une âme errante parmi tant d’autres perdue dans la cité arlésienne. La première fois je l’ai vue il était à peu près 21h43min et une poignée de secondes, elle zigzaguait entre les tables des bars environnants. Je ne sais plus où c’était exactement mais il y avait beaucoup de bars et donc beaucoup de tables, j’étais assis à l'une d'entre elles, un tapis de verres et de bouteilles à moitié vides remplissaient celle-ci. [
] Je suis toujours au bar à l’heure qu’il est. Mais quelle heure est-il exactement ? Je ne répondrais qu’au nombre de verres que je ne saurais compter - à côté de la plaque. Voilà qu'un reflet déformé par la courbure érotique d'une bouteille de rouge se met à bouger, je me retrouve debout à côté de cette forme difforme, les pieds dans le fond de vin, le reflet bouge tout comme ma silhouette et s’échappe de la bouteille pour filer dans la ruelle à gauche. Je l'observe disparaître du champ des possibles, elle m'intrigue cette pauvre chose isolée dans la foule éparse, elle ressemble à une bête hideuse et pourtant elle m'attire terriblement. Oui, comme souvent à cette heure-ci je dois avouer que je commence à avoir un coup dans le nez, et il se pourrait que j'ai des hallucinations, mais bon, je ne crois pas avoir eu le plaisir de recevoir quelque pilule que ce soit dans mon énième verre de 51, alors je préfère me persuader que ce que je viens de voir est vrai. Certes, les gens autour de moi n’ont pas l’air d’y prêter attention mais peu importe, je file à sa poursuite, je laisse les verres là où ils sont, j'enjambe les tables, je zigzague à mon tour, je m’arrête au distributeur du coin, j’ai oublié ma carte bleue, je reviendrait payer plus tard, je me remet en chemin, j’ai presque envie de courir, je bouscule par inadvertance un poteau qui se trouve dans mon chemin, je m’excuse auprès de lui, je continue dans la ruelle de gauche, je [

] Je crois que j’ai un peu trop forcé sur l’alcool, une vapeur anisée m’envahit la cervelle, je vois trouble comme le pastis dans l’eau. Des formes se profilent à l’horizon, elles se rapprochent de plus en plus, animaux hystériques dansant, buvant, titubant, humains pissant contre des murs, moutons vomissant dans les grilles d’égout destinées à cet usage, scène grotesque mais non moins commune sur un fond sonore me rappelant étrangement la fête du village que je n’ai jamais vraiment connue - je m’en souviens avec une certaine tendresse passée et une nausée bien présente -. Après quelques relents inopportuns et un profond dégoût de la foule, je fini par retrouver ma silhouette au fond d’une ruelle, encore une, juste après le bar au fond de la place Paul Doumer derrière une accumulation de bétail hurlant et gémissant, des brebis balançant leurs épaules au rythme ou non de la sono placée sous un arbre. Elle est donc là, adossée contre un mur à bêler tout autant que les autres sans même s’en rendre compte. Je m’approche pour voir son visage mais la barrière de bétail m’empêche d’avancer, je ne distingue toujours qu’une forme anthropomorphique sous la vague lumière jaune d’un lampadaire. Elle tourne la tête vers moi. [

– fondu au noir –

] Me voici maintenant avec un gobelet en plastique Kronembourg édition Nuit de la Roquette 2018 rempli d’un liquide insipide, tout comme la bête gémissante à côté de moi. C’est drôle parce que je n’ai pas le souvenir d’en avoir commandé dans quelque bar que ce soit, dirons nous que c’est le fruit du hasard si je me retrouve avec le même gobelet en plastique de merde que la plupart du bétail environnant - oui, le tropisme et l’influence populaire n’est pas de ce monde quand on se croit artiste admettons le. Trêve de snobisme et de mauvaise fois, revenons en aux faits, ça y est je viens de passer la barrière organique, me voilà enfin dans ladite ruelle, sous le lampadaire qui n’éclaire rien. [

] rien [

] toujours rien [

] Il n’y a plus rien, plus de silhouette, plus de forme humaine, pas même une seule bestiole, chat errant ou mouton galeux. Je bois une gorgée de bière puis baisse la tête pour la recracher par terre, le liquide d'un jaune pisseux sortant de ma bouche rebondi sur les pavés et se retrouve collé sur mes belles chaussures en suédine bleue, celles que j’avais gardé spécialement pour l’occasion. Tant pis. Quand je relève les yeux je tombe nez à nez avec un animal laineux dont j’ai oublié le nom, il me semble complètement irréel, peut-être parce que j’ai vu un reportage sur l’animal en question il y a peu à la télévision. "Je suis perdu" me dit-il – Merde, je n’avais vraiment pas besoin d’un autre paumé pour me foutre des bâtons dans les roues, à croire que ça prolifère par ici à cette époque –. "Je n’ai plus de silhouette, plus d’ombre, plus aucune inspiration, pourtant j’ai cherché, j’ai galopé dans toute la ville et j’en ai parlé à tout le monde, je l’ai même écrit sur les murs mais je n’ai rien trouvé". Me voici maintenant la tête collée contre la façade en crépi où se trouvait ma silhouette, un grand mur rempli d’affiche d’animaux perdus, des têtes de chats, de chiens et autres chinchillas, rats d'égouts et pigeons voyageurs ou je ne sais quoi d'autre recouvertes de vomi, le crépi m'arrache la peau du crâne, je ne vois plus aucune forme, juste une surface dépourvue de sens. L’animal me tapote le dos et me parle dans un langage que je ne comprend pas tout de suite. On a vite le mal de mer quand on est tous dans le même bateau. Je me retourne et je les vois tous. Accumulation de visages disproportionnés. j'aurais aimé prendre une photo, un pied dans la crasse et l'autre dans mon absence d'ombre. Ils ont des yeux globuleux, tous des paumés, j'ai une allure de brebis mal fagotée, j'ai envie de bêler mais je n'en ai pas la force, je vois toujours aussi trouble, je [ 

Top