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Les murs invisibles
La tête d'or, un parc parmi tant d'autres, encré dans l'histoire de Lyon et dans la vie de beaucoup de ses habitants, il faut dire qu'il a ses particularités, et sa propre nature a été remarquablement orchestrée par l'homme, peut-être plus qu'ailleurs, en tout cas c'est ce que certains aiment à penser. On y va pour tourner en rond jusqu'à la nuit tombée dans un élan de liberté si cher au citadin. Lorsque celui-ci entreprend de sortir de son confort bitumé, franchissant les portes de fer à l'entrée du parc, il se met à courir sur les sentiers de terre battue, à humer les divers parfums de la roseraie, il observe les animaux de l'autre côté des vitres et des faussés, ou marche sur les zones herbeuses à peine piétinées, entre autres exemples. Les grillages tout autour du parc semblent le piéger dans un temps suspendu, loin du tumulte de la ville et des odeurs de pots d’échappements, ce sentiment semble s'intensifier d'autant plus lorsque la nuit tombe, c'est à ce ce moment là qu'il lui arrive de rester enfermé, inconsciemment pense-t-il, il rôde dans la pénombre, se frayant un chemin entre les troncs d'arbres séculaires et ses souvenirs d'enfance, sous le regard de statues figées sous les lumières artificielles jonchant les allées.


Ce soir là, j'avais improvisé une lampe de poche à l'aide d'un des phares de mon vélo, en espérant que la batterie tiendrait au moins jusqu'au matin, à 6h30, l'heure où les portes se rouvriraient. Mais peu importe, pour le moment je me trouvais non pas face aux grilles entourant le parc, mais devant une étendue d’arbres plantés là, tel les barreaux d’une prison imaginaire.

Ainsi se retrouva-t-elle à s'enfoncer dans la petite forêt longeant le chemin goudronné. À cette heure imprécise, elle avait l'impression de plonger dans l'immensité du cosmos, elle pouvait ressentir, tout au fond, là où il n'y avait aucune lumière pour éclairer les chênes, cèdres et autres végétaux gargantuesques, l'impalpable surface noire de l'inconnu, derrière le rideau de végétation habité par des âmes errantes passées un jour par ici, et qui restaient figées à jamais dans ce lieu, incrustées dans les écorces de chaque tronc d'arbre environnant. Après s’être avancée en direction de cette étendue gorgée d’ombres, elle resta un instant sans bouger, essayant de ne faire aucun bruit, elle aurait voulu bouger ses orteils mais ne le faisait pas, volontairement, elle s'était même mise à couper sa respiration pour mieux entendre les autres. Il ne fallait surtout pas qu'ils l’aperçoivent, ceux qui étaient en train de roder dans les parages, elle était là en tant qu'observatrice et craignait de s'intégrer trop précipitamment dans ce nouvel environnement.

Craquements de branches sous ses pieds engourdis par le froid.

Elle les vit apparaître sous la lumière de sa lampe, collés à chaque surface rugueuses comme des âmes tribales occupant un territoire en guerre. Il y avait Charlotte, la fille aux yeux noirs, celle qui ne voulait pas partir d'ici par crainte d'être exclue ou oubliée, et puis Christophe, adossé à un sapin centenaire, lui n'avait pas peur de s'échapper mais aspirait à une vie dont le temps aurait été figé, et l'on pouvait sentir à travers sa figure émaciée une colère certaine face à une situation dont il n'avait fatalement aucun contrôle, Nora quant à elle, restait bloquée là sans vraiment le savoir, perdue, je crois même qu'elle n'avais jamais été là, les traits de ses formes pulpeuses avaient été reconstitués par son amant, probablement, et ils commençaient à se déliter comme beaucoup d'autres autour d'elle, et puis il y avait ces gens dont le prénom m'échappait, peut-être pourrait-elle me souffler leurs initiales. Elle se doutait bien qu'à une époque probablement révolue, D. avait pu aimer L. de tout son cœur, et S. et R. formaient un beau couple semblait-il, ils avaient peut-être même baisé dans les feuilles mortes, au pied de ce cyprès, loin de leur communauté grégaire. Mais tous ces protagonistes disparaissaient petit à petit de sa mémoire, alors, avant qu'elle ne perçoive cette frayeur tant redoutée, illusion ou non, de ces arbres figés dans un état anémique sous le peu de lumière scintillant derrières quelques feuilles éparses, de ces âmes dont la sève aurait tout à coup disparue pour on ne sait quelle raison, elle décida de reprendre son parcours entre les troncs encore habités.

Craquements de branches sous ses pieds engourdis par le froid.

C'était une évidence, tous ces gens ne lui faisaient plus peur désormais, nous étions tous ici pour la même raison, et tandis qu'elle avançait seule dans la pénombre, elle projetait déjà ses futurs souvenirs d'un lieu qui aura été chez elle le temps d'une nuit, un appartement temporaire au cœur de la ville, cloisonné par des murs sombres et des grillages presque invisibles, peu fonctionnel certes, mais choisi intentionnellement, il fallait bien l'admette.
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